Les professionnels de la traduction expriment des inquiétudes croissantes face au développement de l’intelligence artificielle dans leur secteur. De plus en plus de métiers sont aujourd’hui menacés d’être partiellement ou totalement remplacés par des outils automatisés, et la traduction figure parmi les domaines les plus exposés. La situation récente au sein des éditions Harlequin illustre ces tensions entre évolution technologique et maintien de l’emploi humain.

Ces dernières semaines, les éditions Harlequin, spécialisées dans les romans sentimentaux et appartenant au groupe américain HarperCollins, ont mis un terme à leur collaboration avec plusieurs traducteurs. Selon les organisations professionnelles, cette décision s’inscrit dans une volonté de remplacer le travail de traduction humaine par un dispositif reposant sur l’intelligence artificielle, via une agence externe.

Un communiqué publié le samedi 15 décembre 2025 par l’Association des traducteurs littéraires de France et le collectif « En chair et en os », engagé pour la défense d’une traduction humaine, alerte sur la situation. Les organisations indiquent que, depuis « quelques semaines », des traducteurs travaillant régulièrement avec Harlequin reçoivent des appels téléphoniques leur annonçant la fin de leur collaboration. Elles dénoncent un « plan social invisible » touchant des professionnels parfois engagés depuis de longues années, sous le statut d’artiste-auteur.

Selon les signataires du communiqué, Harlequin confierait désormais la traduction de ses ouvrages à un prestataire externe, l’agence de communication Fluent Planet. Cette dernière utiliserait un logiciel de traduction automatique pour produire une première version des textes. Des relecteurs et relectrices, recrutés directement en freelance, seraient ensuite chargés de post-éditer ces traductions automatiques en français.

Les traducteurs évincés se verraient proposer, comme seule compensation, la possibilité de travailler pour le prestataire externe, sans garantie de mission et pour une rémunération inférieure. Les organisations professionnelles dénoncent une dégradation des conditions de travail ainsi qu’une remise en cause de la reconnaissance du métier de traducteur littéraire.

Les signataires affirment qu’il s’agirait, à leur connaissance, de la première fois en France qu’une maison d’édition aurait recours à grande échelle à la traduction automatique et à la post-édition, en externalisant cette activité. Ils évoquent une « trahison des travailleurs et travailleuses du livre » et une « trahison du lectorat », estimant que la traduction est « bradée » au détriment de la qualité et du respect du travail des traducteurs. Le collectif appelle les professionnels à refuser l’imposition de la traduction automatique dans les maisons d’édition.

De son côté, HarperCollins affirme qu’« aucune collection Harlequin n’a été traduite uniquement par traduction automatique générée par intelligence artificielle ». L’éditeur souligne que les ventes des collections Harlequin sont en déclin sur le marché français depuis plusieurs années. Il indique vouloir maintenir un volume élevé de publications à un prix public très bas, notamment 4,99 euros pour la collection Azur. HarperCollins précise également mener des « tests » avec Fluent Planet et assure que l’agence fait appel à des traducteurs expérimentés utilisant des outils d’intelligence artificielle pour une partie de leur travail.

Pour Yann Ferguson, directeur scientifique du laboratoire LaborIA, les métiers de traducteur, journaliste, graphiste et, plus largement, les créateurs de contenus figurent parmi ceux qui subissent actuellement l’impact le plus fort de l’intelligence artificielle. Le cas Harlequin met en lumière les débats en cours sur l’équilibre entre innovation technologique, conditions de travail et qualité des productions culturelles.

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