L’enseignante et artiste indienne Rouble Nagi a reçu le Global Teacher Prize 2026, doté d’un million de dollars, lors du Sommet mondial des gouvernements organisé à Dubaï en février 2026. Âgée de 45 ans, elle a été choisie parmi plus de 5 000 candidatures issues de 139 pays. Décernée pour la dixième année consécutive, cette distinction est présentée comme la plus importante récompense internationale consacrée à la profession enseignante.
Créé par la Varkey Foundation en collaboration avec l’UNESCO, le Global Teacher Prize distingue chaque année un enseignant dont l’action a un impact significatif sur sa communauté et au-delà. La victoire de Rouble Nagi a été annoncée lors d’une cérémonie officielle à Dubaï, en présence de représentants du monde éducatif et institutionnel.
Fondatrice de la Rouble Nagi Art Foundation (RNAF), organisation à but non lucratif, elle a développé au cours des deux dernières décennies un réseau de plus de 800 centres d’apprentissage gratuits répartis dans plus de 100 communautés, bidonvilles et villages défavorisés à travers l’Inde. Ces structures accueillent des enfants qui, pour beaucoup, n’avaient jamais fréquenté l’école.
Selon les données communiquées par la fondation, plus d’un million d’enfants ont ainsi pu accéder à l’éducation formelle grâce à ces centres. Les programmes mis en place auraient permis de réduire le taux d’abandon scolaire de plus de 50 % dans les zones concernées et d’améliorer significativement la rétention des élèves sur le long terme. Pour assurer le fonctionnement du dispositif, plus de 600 éducateurs, bénévoles ou salariés, ont été recrutés et formés.
Des murs transformés en salles de classe
L’engagement de Rouble Nagi trouve son origine il y a près de trente ans. Alors qu’elle animait un atelier d’art à Mumbai, elle rencontre un enfant vivant dans un bidonville qui n’avait jamais tenu un crayon ni été scolarisé. Elle décide de se rendre dans son quartier et commence à peindre des fresques murales éducatives sur des murs abandonnés. Les enfants se rassemblent rapidement autour de ces peintures, manifestant leur envie d’apprendre. Cet épisode marque un tournant décisif dans son parcours.
De cette initiative naît le concept de « Living Walls of Learning ». L’idée consiste à transformer des murs délabrés en fresques interactives à ciel ouvert, servant de supports pédagogiques. Lecture, écriture, mathématiques, sciences, histoire, hygiène, sensibilisation à l’environnement et responsabilité sociale y sont abordées de manière visuelle et accessible.
Le projet « Misaal », qui signifie « un exemple », prolonge cette démarche. À Mumbai, l’opération « Misaal Mumbai » a conduit à la rénovation et à la peinture de plus de 150 000 habitations. Les fresques ne sont pas conçues comme de simples œuvres décoratives, mais comme des outils éducatifs intégrés au quotidien des habitants, destinés à attirer les enfants et à impliquer les familles.
Les centres d’apprentissage fonctionnent parfois dans des espaces ouverts, où les élèves sont assis sur des matelas ou des tapis. L’organisation adapte les horaires aux contraintes locales, notamment pour les enfants qui travaillent afin de contribuer aux revenus familiaux. L’enseignement repose sur des méthodes pratiques, utilisant souvent des matériaux recyclés, et vise à transmettre des compétences directement utiles aux familles.
Des dons permettent de fournir livres, sacs et matériel scolaire. Le suivi des élèves est individualisé : lorsqu’un enfant s’absente plus d’une semaine, un bénévole se rend à son domicile. Des réunions régulières sont organisées avec les parents afin d’encourager la poursuite de la scolarité. Dans de nombreux cas, les enseignants jouent également un rôle de conseillers face aux difficultés sociales ou familiales.
Plusieurs anciens élèves ont terminé leurs études et poursuivi un cursus universitaire. Mayur, passé par un centre de la fondation, dirige aujourd’hui ses propres cours d’art et une entreprise d’impression, tout en étant bénévole au sein de la RNAF. Khushi, 7 ans, scolarisée au centre de Colaba, souhaite devenir enseignante ; sa mère, employée de maison, constitue l’unique source de revenus du foyer.
Sunny Varkey a salué le courage, la créativité et la compassion de la lauréate, estimant que son action illustre le rôle central des enseignants dans le progrès social. Stefania Giannini, sous-directrice générale de l’Unesco pour l’éducation, a rappelé que permettre à un enfant d’accéder à l’école peut changer le cours d’une vie.
Parallèlement à son engagement éducatif, Rouble Nagi poursuit une carrière artistique internationale. Elle est l’auteure du livre The Slum Queen, a réalisé plus de 850 fresques et sculptures et participé à plus de 200 expositions dans le monde. Son œuvre figure dans la collection permanente du Président de l’Inde.
Elle prévoit d’utiliser la dotation d’un million de dollars pour construire un institut gratuit de formation professionnelle et développer un programme d’alphabétisation numérique. Son objectif est également d’étendre ses initiatives à d’autres régions du pays, notamment au Jammu-et-Cachemire, où elle a grandi, en y créant un centre de développement des compétences équipé d’ordinateurs.
Un modèle éducatif face aux défis des quartiers défavorisés
L’action de Rouble Nagi s’inscrit dans un contexte marqué par d’importants défis éducatifs en Inde, en particulier dans les quartiers défavorisés urbains et certaines zones rurales. Bien que la scolarité soit obligatoire de 6 à 14 ans, une part significative d’enfants abandonne prématurément l’école, souvent pour des raisons économiques. Dans de nombreux foyers, les enfants contribuent aux revenus familiaux, ce qui limite leur assiduité scolaire.
À cela s’ajoute la situation des enfants vivant dans la rue ou sans soutien familial stable. Pour ces populations, l’école traditionnelle peut apparaître inaccessible, faute de documents administratifs, de moyens financiers ou d’infrastructures adaptées. Les inégalités d’accès au numérique et aux équipements scolaires demeurent également marquées, malgré les réformes engagées dans le cadre de la Politique nationale d’éducation de 2020.
Dans ce contexte, les centres créés par la Rouble Nagi Art Foundation fonctionnent comme des passerelles vers le système scolaire formel. Ils offrent un premier contact avec l’apprentissage structuré, tout en proposant un cadre sécurisant. Les horaires flexibles et l’enseignement à ciel ouvert permettent de contourner certaines contraintes matérielles, tandis que l’implication des parents favorise l’ancrage durable des enfants dans un parcours éducatif.
Au-delà de la réintégration scolaire, le modèle développé par Rouble Nagi intègre une dimension d’autonomisation. Les centres accueillent également des formations destinées aux femmes, notamment dans le domaine des compétences professionnelles et numériques. Cette approche élargit l’impact du projet à l’ensemble de la communauté.
En annonçant la création d’un institut de formation professionnelle et d’un programme d’alphabétisation numérique, la lauréate du Global Teacher Prize 2026 entend prolonger cette dynamique. L’objectif affiché est de renforcer l’accès aux compétences dans des environnements où les infrastructures éducatives restent limitées.
À travers son action, Rouble Nagi propose un modèle fondé sur la proximité, l’adaptation aux réalités locales et l’utilisation de l’art comme levier pédagogique. Une démarche qui lui a valu, cette année, la reconnaissance internationale du Global Teacher Prize.
