L’émission Totémic a récemment consacré un entretien au film À pied d’œuvre de Valérie Donzelli, réunissant le comédien Bastien Bouillon et l’écrivain Franck Courtès. Le long-métrage, adapté du roman de ce dernier, a servi de point d’appui à une discussion sur le choix de la création littéraire face aux exigences matérielles et sociales.
Bastien Bouillon, nommé aux Césars dans la catégorie du meilleur acteur pour son rôle dans Partir un jour, incarne dans À pied d’œuvre un photographe devenu écrivain, contraint de multiplier les emplois précaires pour subsister. Le personnage est directement inspiré du parcours de Franck Courtès, dont le livre retrace une trajectoire marquée par le déclassement social et l’obstination à continuer d’écrire malgré l’instabilité économique.
Le film comme la conversation mettent en lumière une forme de pauvreté peu visible. Franck Courtès explique qu’il ne correspond pas à l’image attendue du pauvre. Il évoque une scène révélatrice : bien vêtu, il propose de porter des colis pour quelques euros, et se voit pris pour un homme serviable, presque mondain, sans que personne n’imagine la nécessité qui motive son geste. Cette ambiguïté accompagne son quotidien, fait de petits boulots et de situations précaires partagées avec d’autres profils déclassés, des anciens cadres comme des travailleurs migrants réduits à accepter des tâches ponctuelles. Une réalité sociale qu’il estime largement ignorée.
La question de la paternité occupe également une place centrale dans le livre et son adaptation. Franck Courtès vit loin de ses enfants, installés au Canada, et sa situation financière ne lui permet que de rares visites. Cette distance prolongée pèse lourdement, d’autant plus que son fils, entré dans le monde du travail et du business, lui a proposé de l’aider financièrement avec ses premiers revenus. Ce renversement des rôles, source de fierté et de douleur mêlées, illustre la violence intime de la précarité. Paradoxalement, ce même fils, peu lecteur auparavant, est devenu son lecteur le plus assidu, rétablissant un lien familial par les textes.
Sur le plan de l’écriture, Franck Courtès revendique une position sans misérabilisme ni discours militant explicite. Il se tient à distance des mots trop chargés, refusant par exemple de parler d’« esclavage », afin de ne pas orienter la lecture. Cette posture s’enracine dans son passé de photographe : observer, cadrer, laisser apparaître sans juger. Il décrit des situations et laisse au lecteur la liberté d’en tirer ses propres conclusions, y compris sur le plan politique. À ses yeux, il s’agit avant tout de « se tenir droit dans un monde économique qui ne lui plaît pas », plus que de revendiquer des notions abstraites de dignité ou d’intégrité.
Franck Courtès affirme enfin que ce mode de vie, malgré la précarité qu’il implique, correspond à une nécessité intérieure. Il dit n’y voir ni plainte ni regret, estimant qu’il n’aurait pu être ni plus riche, ni plus heureux, ni plus libre autrement. Une liberté payée au prix fort, mais assumée jusqu’au bout.
