Le cinéaste hongrois Béla Tarr est décédé à l’âge de 70 ans. Auteur d’une œuvre exigeante, dominée par le noir et blanc et l’usage du plan-séquence, il occupait une place singulière dans le paysage du cinéma mondial, admiré par les cinéphiles et les critiques, mais longtemps resté en marge du grand public.
Né à Pécs dans un environnement artistique, Béla Tarr grandit à Budapest, où son père travaille comme décorateur à l’Opéra et sa mère comme assistante dans un théâtre. Très tôt attiré par le cinéma, il réalise ses premiers films amateurs dès l’adolescence. Employé par la suite sur un chantier naval, il se tourne vers le long métrage après l’interdiction par les autorités d’un projet documentaire. Son premier film, Le Nid familial, s’inscrit dans un registre frontal et social : tourné en noir et blanc avec des acteurs non professionnels, il décrit la crise du logement, un viol collectif et la dégradation progressive de la société hongroise.
Cette approche proche du documentaire se prolonge avec L’Outsider, portrait d’un ouvrier aliéné par un système coercitif, qui trouve un apaisement fragile dans la musique, puis avec Rapports préfabriqués, consacré à la désagrégation d’un couple. Almanach d’automne, son dernier film en couleur, se déroule dans un appartement collectif et met au jour les secrets, les frustrations et les obsessions de ses habitants.
Un tournant décisif intervient avec la rencontre de l’écrivain László Krasznahorkai, qui devient son scénariste attitré. Leur collaboration débute avec Damnation et marque une évolution esthétique nette : abandon définitif de la couleur, cadres plus rigoureux, allongement extrême des plans et affirmation du plan-séquence comme principe central. Le cinéma de Béla Tarr s’éloigne alors du récit classique pour devenir plus contemplatif et onirique, au prix d’une expérience souvent déroutante pour le spectateur.
Cette radicalité atteint son point culminant avec Sátántangó, adaptation d’un roman de Krasznahorkai. Le film, d’une durée de plus de sept heures, se déroule dans une ferme collective où le retour d’un homme fait vaciller un projet de détournement d’argent. Sur fond de surveillance mutuelle, l’œuvre propose une métaphore de l’effondrement du pays et de la montée d’une menace néofasciste. Les Harmonies Werckmeister, également tiré d’un roman de Krasznahorkai, se compose de 39 plans sur deux heures et vingt-cinq minutes et interroge la violence collective à travers l’arrivée d’un cirque et d’une baleine sur une place publique.
Avec L’Homme de Londres, Béla Tarr signe une adaptation libre d’un roman de Georges Simenon, centrée sur un aiguilleur de train témoin d’un meurtre qui découvre une mallette d’argent, film dans lequel apparaît notamment Tilda Swinton. Son ultime long métrage, Le Cheval de Turin, s’inspire d’une anecdote rapportée par Krasznahorkai à propos de Nietzsche et de son cheval. En se concentrant presque exclusivement sur l’animal et la répétition des gestes quotidiens, le film pousse à l’extrême l’ascèse formelle du cinéaste. Récompensée par un Ours d’argent au festival de Berlin, cette œuvre conduit Béla Tarr, estimant avoir mené son cinéma à son terme, à annoncer sa retraite.
