Un papyrus égyptien rédigé au XIIIe siècle avant notre ère mentionne des combattants décrits comme exceptionnellement grands dans la région de Canaan. Conservé au British Museum, le Papyrus Anastasi I, vieux d’environ 3 300 ans, suscite un regain d’intérêt après plusieurs analyses relayées dans la presse spécialisée.
Présenté comme une « lettre satirique » de la XIXe dynastie, le document prend la forme d’un courrier adressé par le scribe Hori à son collègue Amenemope. Le ton est mordant. Hori y critique l’incompétence de son interlocuteur et lui livre une leçon détaillée sur les réalités militaires au Levant. Loin d’une inscription royale à la gloire d’un pharaon, le texte adopte un style pédagogique, énumérant routes, points de ravitaillement et dangers topographiques.
Au détour d’un passage consacré à un col montagneux en Canaan, le scribe évoque des Shosu « cachés dans les buissons ». Ces hommes sont décrits comme mesurant « quatre ou cinq coudées, de la tête aux pieds, féroces d’aspect, au cœur sans douceur ». Selon les historiens, en utilisant la coudée royale égyptienne — unité correspondant à la distance entre le coude et le bout des doigts — cette mesure équivaudrait à environ 2,03 à 2,59 mètres. Dans un contexte où la taille moyenne des adultes était sensiblement inférieure, ces proportions apparaissent remarquables.
Au sein de l’organisation Associates for Biblical Research (ABR), certains chercheurs, dont l’écrivain Rob Sullivan, rapprochent cette mention de récits ultérieurs évoquant des géants. Dans le Livre des Nombres, des éclaireurs hébreux déclarent s’être sentis « comme des sauterelles » face à des hommes très grands. D’autres figures bibliques, comme les Néphilim ou Og, roi du Bashan, sont associées à des dimensions hors normes. Selon l’ABR, le papyrus pourrait constituer « un rare témoignage non biblique de populations perçues comme exceptionnellement grandes » dans la même région.
Le British Museum souligne toutefois la vocation avant tout pédagogique du document. Les papyrus Anastasi servaient d’exercices scolaires, copiés dans le cadre de la formation des scribes. Le recours à l’exagération rhétorique, destiné à impressionner ou à souligner le danger, n’y est pas exclu. Le texte ne permet pas de trancher entre description littérale et amplification narrative.
Les Shosu, populations semi-nomades du Levant méridional, apparaissent régulièrement dans les sources égyptiennes comme des groupes susceptibles d’être rencontrés le long des routes désertiques. Leur identification précise demeure incertaine, les Égyptiens utilisant souvent des catégories générales pour désigner les étrangers mobiles.
À ce jour, aucune preuve archéologique — squelettes ou structures spécifiques — ne confirme l’existence d’un peuple de géants dans cette zone. Les estimations de taille reposent uniquement sur l’interprétation d’une ligne manuscrite dont l’unité exacte n’est pas explicitement précisée.
Les scribes, pilier stratégique de l’État égyptien
Pour comprendre la portée du Papyrus Anastasi I, il convient de replacer le rôle du scribe dans l’organisation du Nouvel Empire. Loin d’être de simples copistes, ces lettrés accompagnaient les expéditions militaires en qualité d’officiers de liaison. Selon le Musée du Louvre, ils géraient la logistique — rations, effectifs, approvisionnements — et participaient à la cartographie des territoires ennemis. Maîtriser l’écriture impliquait donc une connaissance fine de la géographie stratégique.
Devenir scribe représentait l’une des rares voies de mobilité sociale. L’enseignement, dispensé dans des écoles appelées « maisons de vie », reposait sur la copie de textes classiques. Les archives du British Museum indiquent que ces exercices visaient à inculquer discipline et supériorité morale. Le ton moqueur d’Hori envers Amenemope illustre cette compétition intellectuelle au sein de l’administration.
Les scribes royaux constituaient les yeux et les oreilles du pharaon. Ils administraient le cadastre et le fisc, mesuraient les terres après la crue du Nil, enregistraient témoignages et décrets judiciaires, et participaient aux grands travaux en calculant les quantités de matériaux nécessaires aux chantiers monumentaux. L’organisation World History Encyclopedia souligne cette expertise mathématique essentielle à la gestion des projets architecturaux.
La maîtrise des hiéroglyphes, langue sacrée, et du hiératique, écriture cursive administrative utilisée dans le papyrus, conférait un pouvoir déterminant. En archivant transactions et décisions, le scribe assurait la continuité de l’État. Sans cette infrastructure documentaire, l’administration du règne de Ramsès II n’aurait pu fonctionner à grande échelle.
Dans ce contexte, la description de guerriers de grande taille peut être lue à la fois comme un avertissement stratégique et comme un procédé pédagogique destiné à souligner les risques d’une mauvaise évaluation du terrain. Entre récit frontalier, tradition littéraire et interprétations contemporaines, le Papyrus Anastasi I demeure un document d’étude dont la portée historique continue d’alimenter le débat, faute de preuves matérielles venant confirmer l’existence de populations géantes dans le Levant antique.
