Elene Shatberashvili, peintre à la voix douce et au tempérament réservé, reçoit dans son nouvel atelier d’Aubervilliers, récemment investi. L’espace, encore en désordre, se situe dans un bâtiment reconverti en ateliers d’artistes. Elle s’y installe avec prudence, cherchant à préserver une forme de retrait dans un monde de l’art devenu soudain très sollicitant, tout en tentant de s’y adapter.
Sa trajectoire a changé après sa nomination à la bourse Révélations Emerige, qui marque un tournant décisif. À partir de ce moment, les demandes professionnelles se multiplient. La diffusion de son Autoportrait avec des icônes #1, choisi pour la couverture d’un livre à grand succès, élargit encore sa visibilité auprès d’un public bien au-delà du cercle de l’art contemporain.
À Bruxelles, elle présente sa quatrième exposition personnelle, pensée comme un « solo augmenté ». Le projet réunit plusieurs artistes invités par le commissaire Joël Riff, parmi lesquels Nathanaëlle Herbelin. Ce partage de l’espace d’exposition correspond à une sensibilité qu’elle revendique. Elle y trouve un apaisement et dit se sentir honorée de travailler aux côtés d’artistes proches, sans craindre de s’effacer.
Cette manière d’être traverse son quotidien comme sa pratique. À l’atelier, elle revendique une relation intime au travail : siestes improvisées, mises à distance lorsque les sollicitations deviennent trop pesantes, refus des rythmes imposés par les logiques marchandes. Les échéances fixées par les galeries lui paraissent souvent incompatibles avec la temporalité nécessaire à sa peinture.
Née à Tbilissi, dans une Géorgie post-soviétique marquée par une crise économique profonde, elle grandit dans un environnement sans confort matériel. Elle voit néanmoins son pays s’ouvrir progressivement au monde. La peinture entre très tôt dans sa vie : à sept ans, un professeur décisif lui transmet une éthique du métier fondée sur le rêve et le désintéressement vis-à-vis de l’argent.
Elle s’oriente d’abord vers des études d’architecture, qu’elle poursuit à Paris grâce au soutien de sa tante, avant d’intégrer l’école de Malaquais. Repérée par le peintre Yves Bélorgey, elle rejoint ensuite les Beaux-Arts et entre dans l’atelier de Philippe Cognée, où elle retrouve Nathanaëlle Herbelin, qui devient une amie proche. Durant cinq années, elle mène ses études tout en travaillant à temps plein dans une galerie pour subvenir à ses besoins.
À l’issue de ce parcours, la reconnaissance institutionnelle lui apporte une visibilité nouvelle et un atelier prêté sur plusieurs années. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des peintres les plus prometteuses de sa génération et enchaîne les expositions. Invitée par le Musée du Louvre, elle réalise deux copies : une icône byzantine et un autoportrait inspiré de Albrecht Dürer, présentées au Centre Pompidou-Metz.
Bien qu’installée en France, elle reste profondément liée à la Géorgie, où elle est retournée un temps pour renouer avec son pays. Cette tension entre ici et ailleurs irrigue son travail. Elle réalise un à deux autoportraits par an, conçus comme un journal intime, oscillant entre figuration précise et formes plus abstraites. Les scènes se déploient dans des espaces indistincts et colorés, parfois volontairement inachevés, ou prennent la forme de mises en scène symboliques.
L’autoportrait se prolonge dans des natures mortes composées d’objets personnels : livres, vêtements, photographies. Sans jamais céder à une exploitation exotique de la Géorgie, elle convoque régulièrement ses motifs, notamment les icônes. Des éléments simples acquièrent une valeur symbolique, comme des verres assimilés à des figures amoureuses ou des cerises opposant France et Géorgie. Certains choix chromatiques, notamment l’usage du rouge, sont liés à des expériences personnelles, dont une résidence en milieu rural. Son intérêt pour les formes rondes s’inscrit dans une réflexion nourrie par la lecture de Carl Gustav Jung et son approche des symboles.
Elle revendique un travail grave et sérieux, qu’elle reconnaît volontiers comme dénué d’humour. Chaque toile appelle la suivante, dans une continuité formelle assumée. Elle décrit son œuvre comme un chemin unique, où les mêmes formes reviennent pour traduire l’exil, la difficulté d’être soi et celle de peindre. La vente de ses tableaux reste une épreuve : ces œuvres, chargées de son histoire personnelle, lui ont parfois arraché des larmes lorsqu’elle a appris qu’elles changeaient de mains.
